Il y a peu, le livre de Thélyson Orélin, C’était ça ou mourir, a fait polémique, car il aurait été écrit par une intelligence artificielle générative (IA). Ne l’ayant pas lu et n’ayant suivi l’affaire que de loin, je ne me prononcerai pas sur ce cas particulier. Mais cela interroge, de manière générale, le rôle de l’IA dans la rédaction d’un livre, qu’il soit une œuvre littéraire ou un essai.
Voici donc le fruit de ma réflexion, telle qu’elle m’apparaît aujourd’hui, en cette mi-octobre 2026. Bien sûr, il s’agit d’une réflexion personnelle, qui est certainement incomplète, mais qui aura peut-être le mérite d’apporter un certain éclairage sur la problématique.
Je pense tout d’abord qu’il convient de distinguer plusieurs cas de figure d’utilisation de l’IA dans le cadre de la rédaction d’un livre :
- Rédaction complète par l’IA
- Rédaction de certaines parties par l’IA, pour répondre à un besoin spécifique
- Aide à la réflexion
- Aide à la correction
De plus, un auteur peut utiliser l’IA pour diverses raisons :
- Manque de compétence rédactionnelle
- Économie de temps
- Économie de travail
- Plaisir
Ces diverses raisons peuvent se combiner. Nous verrons cependant qu’un auteur qui utilise l’IA peut avoir une image faussée de la tâche qui l’attend, ce qui le pousserait à choisir ce moyen rédactionnel pour de mauvaises raisons.
Un livre entièrement généré par IA
Je résumerai ma pensée sur un livre entièrement généré par IA ainsi : « s’il est bon, pourquoi pas ». Généré un livre par IA demande un travail différent que de l’écrire soit même, mais, en tout cas à l’heure actuelle, on ne peut pas utiliser un prompt1 simple qui génèrerait immédiatement un livre de taille raisonnable et qui serait intéressant et de qualité. Il faut soit créer un prompt complexe pour aboutir au résultat voulu, soit procéder par itérations, qui s’avèreraient sans doute très nombreuses et fastidieuses, ou scinder le livre en d’innombrables parties et les générer les unes après les autres. Ainsi, l’auteur ne gagnerait pas nécessairement de temps à utiliser une IA et ne s’épargnerait pas un important travail. Ainsi, si l’auteur choisi de rédiger son livre pour s’épargner du travail et économiser du temps, il se trompe lourdement.
Les IA apprennent en ingurgitant une très grande quantité de données existantes, dont des livres existants, et sont incapables de créativité telle qu’on l’entend pour un être humain. Les textes générés seraient donc de qualité stylistique proche d’une moyenne de tout ce qui a été ingurgité par l’IA. Ainsi, il y a peu de chance qu’un livre généré par IA concurrence qualitativement un livre rédigé par un auteur doté d’une plume.
En outre, des fragments de textes d’autres ouvrages pourraient apparaître, ce qui, si l’ouvrage en question n’appartient pas au domaine public, enfreindrait les lois sur les droits d’auteur. Il faudrait donc demander dans son prompt que l’IA précise quels sont les extraits d’autres ouvrages qu’elle utilise, puis de retravailler le texte manuellement. Dans le cas de reprises de fragments textes existant d’un livre du domaine public, il conviendrait de le citer. Dans ce cadre, c’est également une tâche que l’on peut confier à l’IA. Mais cela complexifie d’autant la création d’un prompt efficace et le travail de l’utilisateur.
Un auteur qui écrit son propre texte y trouve un certain plaisir et se confronte à des problématiques, qui, une fois résolues, apportent une certaine satisfaction. Le plaisir de rédiger des prompts est totalement différent. Il s’approche d’un plaisir qu’éprouverait un développeur informatique. Il y a fort à parier que son auteur serait confronté, pour une part, aux mêmes problématiques qu’un auteur qui rédige son propre texte, inhérentes à la création artistique, et pour une autre, à d’autres problématiques relatives à l’utilisation d’une IA. Ainsi, les problèmes ne disparaissent pas lorsque l’on utilise une IA et il serait naïf de penser qu’elle simplifie forcément le travail. Mais on peut trouver du plaisir dans la génération d’un livre par l’IA, le plaisir qu’éprouve un développeur informatique.
Enfin, la possibilité de pouvoir utiliser une IA pour rédiger un livre ouvre l’accès à une population d’auteurs n’ayant pas les qualités de rédaction requises pour publier un livre de qualité. Ce qui, à mon avis, est, dans notre société qui se veut ouverte et démocratique, un apport positif. Cependant, cet auteur risque également de ne pas pouvoir déterminer, à cause de ce manque de compétence, si le texte généré est bon ou non et donc de produire un livre de piètre qualité. Le livre devra sans doute passé par une révision humaine, ce qui, encore une fois, demande du temps et du travail.
Une partie du livre générée par IA
Dans certain cas de figure, il peut être intéressant de laisser une IA rédiger une partie d’un livre. Cela m’est arrivé lors de la rédaction de Dystopie 2125. L’intrigue nécessitait un article de journal fictif à propos de l’évolution du climat au milieu de notre siècle. Je demandais donc à l’IA des projections, basées sur la science. Il me généra un texte résumant les divers changements, ressemblant fortement à l’article de journal que je voulais rédiger. Je me dis alors qu’au lieu de paraphraser ce que l’IA avait produit, j’utiliserai directement sa production, car l’utilisation de l’IA dans ce cas-là apportait de la pertinence à mon récit.
Une aide à la réflexion
L’IA peut être utilisée comme une aide à la réflexion. En dialoguant avec elle, on peut y trouver des idées nouvelles, des pistes de réflexion qui nous avaient échappées. À mon sens, il s’agit d’une forme de collaboration, qui peut s’apparenter à une discussion avec un autre être humain, voire un expert dans le domaine qui intéresse l’auteur. Dans ce cas, aucun texte ne sera repris tel quel dans le livre. Il importe alors pour l’utilisateur de l’IA de formuler les bonnes questions, qu’il faut ensuite traduire en prompts pertinents.
J’ai récemment rédigé un court essai sur la course à pied. Je n’ai pas utilisé d’IA pour ma réflexion, car je pense bien connaître le ressenti du coureur, puisque je pratique ce sport depuis de longues années. Cependant, en proposant mes idées à l’IA et en demandant de les compléter, j’aurais peut-être découvert d’autres pistes. Peut-être que l’essai aurait porté sur une réflexion plus large et aurait été très différent. J’insiste sur le mot « différent » et souligne qu’il ne s’agit pas d’une mesure de qualité.
Une aide à la correction
Cela fait longtemps que l’on utilise des correcteurs orthographiques et grammaticaux informatiques. Jusqu’à peu, ils utilisaient des algorithmes complexes créés manuellement par des développeurs informatiques. De nos jours, ces outils les plus performants intègrent également de l’IA. Utiliser directement une IA ne constitue donc pas une évolution fondamentale en ce qui concerne la correction d’un livre. Nous pourrions même prétendre que cela est naturel et n’est même plus remis en question. De plus, l’utilisation d’un logiciel de correction n’économise pas la relecture par un être humain, qui presque impérative pour assurer la qualité du livre.
Quel avenir ?
L’IA commence à occuper sa place dans notre quotidien et plus largement dans notre société, et cela est pratiquement inévitable. Comme toute technologie, l’IA n’est pas bonne ou mauvaise en soi, mais c’est l’utilisation que nous en faisons qui le détermine. Comme tout changement technologique, elle modifie nos habitudes et cela entraîne une certaine résistance, qui disparaît au fur et à mesure de son implantation.
Aussi, plutôt que rejeter ou accepter en bloc l’utilisation de l’IA dans un cadre rédactionnel, je pense plutôt qu’il faudrait préciser dans chaque ouvrage pour lequel on s’est aidé de l’IA, comment celle-ci a été utilisé. Le lecteur qui est complètement réfractaire à cette technologie pourrait donc faire un choix éclairer, alors que celui qui est plus ouvert à son utilisation saura exactement ce qu’il tient dans ses mains.
1 Une liste d’instructions donnée en langage naturel à une intelligence artificielle générative (Wikipédia)
