Le sang de la terre

La liberté d’écrire et de parler impunément marque ou l’extrême bonté du prince ou l’esclavage du peuple : on ne permet de dire qu’à celui qui ne peut rien.

Denis Diderot

Jadis, un prophète prédit une grande sécheresse dans son pays. Mais le prophète connaissait la solution pour l’éviter. Les habitants devaient arrêter de se nourrir du sang de la terre et l’échanger contre le nectar du soleil, du vent et de l’eau et ne boire qu’à leur soif.

Mais ceux qui pompaient le sang de la terre et le vendaient à bon prix commencèrent à discréditer le prophète. Nombreux furent les habitants qui ne le crurent pas, tout simplement, bien que ses méthodes de divination eussent déjà fait leurs preuves. Il fit tout pour leur expliquer ses méthodes afin de convaincre les incrédules, sans succès. La majorité était, quant à elle, indifférente. Elle continuait à se nourrir du sang de la terre, vivant comme si la sécheresse n’allait pas arriver.

Chaque année, pendant trente ans, les gouvernants organisèrent de grandes réunions, où l’on mangeait et buvait beaucoup, afin de discuter de la transition vers les nectars. Mais aucune action concrète n’était prise. Certains tentèrent d’appliquer la solution à petite échelle, mais cela était bien insuffisant.

Et un jour, la sécheresse arriva. La majorité s’en plaignit beaucoup. Certains disaient que ce n’était pas une sécheresse, bien que le niveau des lacs et des rivières ait baissé dangereusement. Que firent les habitants et leurs gouvernants ? Rien du tout. On continuait à se nourrir du sang de la terre, en espérant que la sécheresse disparaisse d’elle-même.

Durant l’hiver vinrent quelques pluies, ce qui rassura les habitants. Mais le niveau des lacs et des rivières restait bas.

Dès le printemps suivant la sécheresse fut encore plus forte. Les habitants commencèrent à se quereller pour l’eau. Bientôt, on en vint aux mains, jusqu’à provoquer les premiers morts. Le pays, prospère et en paix jusque-là, connut alors les émeutes et la guerre civile. Le pays s’effondra et la consommation du sang de la terre diminua fortement, car, après les massacres, le nombre d’habitants se réduisit à quelques individus. L’ampleur de la sécheresse se stabilisa et l’eau fut suffisante pour les survivants. Le problème se régla de lui-même, comme l’espérait la majorité, mais l’on ne put compter les morts. Trop nombreux.